Durant la majeure partie du XIXe siècle, le recrutement militaire se fait sur tirage au sort. Les jeunes gens de 20 ans doivent se faire recenser à la mairie de leur domicile. On trouve dans la sous-série 1 H des Archives de Rennes de nombreuses lettres de conscrits qui écrivent au maire pour tirer au sort à leur place ou s'informer du résultat du tirage. Entre les lignes se dessinent plutôt discrètes des histoires de famille, aussi compliquées qu'aujourd'hui. Extraits.

 

En réponse à votre honorée du 18 du courant, je m'empresse de vous donner les détails que vous me faites l'honneur de me demander. Mon frère est mort à Rennes en 1842 ou 1843 au mois d'octobre. Ma mère s'est remariée à Paris, et nous a abandonnés, je ne sais ce qu'elle est devenue. Je suis à Mont-marte, banlieue de Paris avec ma pauvre grand-mère dont j'ai soin, elle a 85 ans et par conséquent je ne dois pas la laisser dans l'abandon et en dépit du peu de gain de mon travail, je fais mon devoir
Vous pouvez donc, Monsieur le Maire, envoyer avec toute sûreté mon acte de naissance à Mr le Maire de Mont-Martre, qui m'en fera part. [...]
Olivier Joseph, rue de la Nation n°13 à Mont-martre chez Mr Jouin [1857]

 

J'ai hâte de vous faire connaître que devant atteindre l'âge de 21 ans le 28 avril prochain, je fais partie des conscrits pour l'année 1859. Natif de Rennes d'où je suis parti par suite de mésintelligence avec ma famille, j'y ai laissé Jean Marie Cosnier et Julienne Brillant mes père et mère, mon père exerçant la profession de boulanger, profession que j'ai adoptée et que j'exerce en qualité d'ouvrier chez M. Gandon Me boulanger rue Basse 45 au Mans (ancienne boulangerie Cordelet). Comme il me serait difficile de m'absenter et qu'aussi il me répugne de charger mon père de tirer pour moi au sort, ce à quoi il pourrait se refuser, je vous serai, Monsieur le Maire, très reconnaissant de vouloir bien tirer au sort pour moi, vous donnant par cette présente toute autorisation requise en pareille circonstance.
Veuillez agréer, Monsieur Le Maire, le profond respect de votre très humble serviteur.
Jean Marie Mathurin Cosnier [1853]

 

Je vous écris au regret de ma mère qui habitte dans votre ville. Je m'en suis venu pour le tirage qui a eu lieu vendredi dernier douze du couran à Josselin ; étant arrivé les autorités m'ont dit que je devais tirer ou était le domicile de ma mère. Je lui ai écris aussitôt pour savoir si l'on avait tiré pour moi ou pas, mais elle ne me répond rien à ce sujet. Je vous prie Monsieur de vouloir bien la faire interoger pour savoir ci l'on à ou si on a pas tiré pour moi. Sa résidence était il y a huit mois faubourg Fouger n°17 ses noms et prenoms sont Marie Madelaine Gicquel Vve Rouillé Pierre Marie de Josselin.
Rouillé Prudent, chez monsieur Gicquel chaudronier à Josselin faubourg St Croix Morbihan [1847]

 

J'ai écris à mon père il y a une quinzaine de jours pour qu'il me fasse inscrire mais comme c'était la première lettre de ma vie que je lui écrivais et qu'il ne m'a pas fait réponse je crains qu'il n'en est tenu compte, et qu'il l'ait regardée comme nulle, c'est pour cela monsieur que je prends la liberté de vous écrire, ne pouvant m'adresser qu'a vous.

Aussitôt que vous aurez reçu ma lettre, ayez donc la complaisance de m'écrire afin que je sois sur que je suis inscris, et que je sois tranquille à ce sujet.
Dans l'espérance de votre aiamable réponse [...]
Paul Avennelle
PS : voici mon adresse Paul Avennelle employé, rue Quincampoix n°37 à Paris [1845]

 AMR, 1 H 62

Croyant faire partie de la classe, pour le tirage prochain, et ne pouvant me transporter sur les lieux pour me faire inscrire, ni pour tirer, je vous prie donc d'avoir la bonté de me porter sur la liste, et de tirer vous même pour moi. Je dois être porté sur les extraits de naissance comme (Pierre) ou Victor Ciroux, commune de St Allier. Je vous prie d'avoir la bonté de me rendre réponse de la présente, lorsque j'aurai subi le sort et de me dire le numero qui me sera echu. Je n'ai aucune réclamation et point d'infirmité (ou du moins je les ignore) qui puisse m'empecher de service. Le bonjour à mon père.
Victor Ciroux
Mon adresse : chez monsieur Quimard, rue du Cherche midi n°79

 

Etant la mère de Chicot Jean Baptiste François (fils naturel) né en 1820 à Rennes ayant du satisfaire à la conscription cette année, et n'en n'ayant pas entendu parler depuis quatre ans, je viens vous prier d'avoir la bonté de me dire si mon fils a tiré à Rennes et s'il n'a pas été pris, enfin où je pourrais le trouver ce faisant vous obligeriez
votre très humble servante
Marguerite Chicot [1841]

 

Sources et liens

Quelle est la probabilité, lors d'une journée de travail ordinaire, de tomber sur un document assemblant de manière totalement inattendue trois lieux qui font un écho à sa vie personnelle ? Certes, quand on est archiviste et qu'on a les mains dans les vieux papiers, la probabilité peut augmenter légèrement... Mais il y a des limites au hasard !

Tout ça à cause d'une innocente et malheureuse lettre qui n'était pas épinglée aux deux pièces suivantes, comme l'étaient pourtant ses cogénères de la liasse. Alors il a fallu y jeter un oeil, la lire en diagonale, afin de la rattacher au bon endroit (non je n'ai pas remis d'épingle rouillée). Aïe, en plein milieu de la diagonale, un lieu-dit a fait tilt, j'ai cru rêver, j'ai dû relire, me pincer, et admettre page suivante que le nom de la commune était bien celui supposé.

Ces trois lieux donc :

- A : un village de quelques dizaines d'habitants, situé aux confins du Finistère. Lesneut, en Plozévet (Finistère) ;

- B : un département où j'ai travaillé deux ans (300 km plus au Sud-Est de A). La Vendée, ou plus précisément La Meilleraie[-Tillay] ;

- C : la commune où je vis et travaille désormais (distant de quelques 250 km à l'Est de A, et presque 200 km de B). Rennes.

 

BDIC AFF 012697

Contexte* : Jean Requin, 1 mètre 56, châtain aux yeux bleus, bouche et nez moyens, menton rond, visage ovale. Né en 1839 dans le Finistère. Terrassier. Au début de l'année 1870, il cherche à s'engager comme volontaire dans l'armée. Or il lui faut un certificat du maire, attestant de sa bonne conduite (et de son domicile). Un terrassier, ça bouge beaucoup, de chantier en chantier. Son livret d'ouvrier recense ses trajets en 1870 :

  • du 18 août 1869 au 23 mars 1870, il travaille à La Meilleraie[-Tillay)], en Vendée - le livret lui est d'ailleurs fourni en Vendée ;
  • le 23 juin 1870, il se trouve à Nantes, sur les travaux du canal Pelloutier (Prairie-au-Duc) ;
  • le 15 septembre 1870, il était employé Vergat, à Thury-Harcourt (Calvados).

Et le 25 novembre, on le retrouve donc à Rennes, où il s'engage officiellement le 25 novembre 1870. Entre-temps, la guerre a été déclarée et l'aigle renversé.

Et cette innocente et malheureuse lettre qui m'a tapé dans l'oeil ? C'est une lettre attendrissante de sa mère, écrite le 22 janvier 1870, à "Kergrois" (très probablement le village de Kergroas, Plozévet, même s'il y a plein de "Kergrois" dans le Finistère). L' écriture n'est pas aussi hésitante que ce à quoi on pourrait s'attendre de la part d'une semble-t-il cultivatrice, voire métayère ; l'orthographe par contre est assez approximative et phonétique - j'aime particulière l'emploi de "ongle" en lieu et place de "oncle".

 

Mon cher fils

Je vous demande encore d'avoir retardé de vous écrire. J'ai été plusieurs fois à la mairie pour vous avoir un certificat et le maire il ma dit quil ne peu pas vous donner parce que il y a tronp longtemps depuis que vous estre parti de la commune mais vous pouvez vous à dressé à Monsieur le maire de la commune de Meillerais [La Meilleraie, Vendée] et il vous donnerait un certificat et vous pouverait venir à la maison.
Mon cher fils je vous dit que nous porton tout bien pour le moment
Je désir de tout mon coeur vous trouvez de même. Les domestique chez nous on jusque 200 frans. Votre frère Yves est à Lesneut chez Jean Maréchal il a 90 francs àvec ces linge. Votre soeur Janne est àvec nous. Je vous dirait que nous restons plus à Kergrois car Baptiste Ponchoux il veu tout louer ses terre et fait trous[corné] prix pour nous si vous venait à la maison nous pourons peutre resté. Votre ongle [sic] Philibert il va  demeurait à Penmard [Penmarc'h] pour la St Michel pour la pêche.
Ainsi je vous pri dy alait chez Monsieur le maire de Maillerais pour lui prie de vous donner un certificat. Si vous ne pouvait pas écrivait moi de souite et le maire de Plozévet sera è près quio faire.
Il y a 3 mois depuis vous ettes dans cette commune il ne vous refuserait pas
Votre cousin Allain Ponchoux de Kervrien est mort aujourd'hy
Votre ongle Baptiste est present qu'ant on fait la lettre il vous fait bien des compliment
Je fini ma lettre en vous embrassant de tout mon coeur
votre mère Anne Betton
Ecrivait moi de suite pour savoir quel reponse vous aurait eu de Mr le maire de Maillerait

Les archives, parfois c'est vraiment n'importe quoi...

Et le pire dans tout ça ? Impossible de trouver une quelconque naissance de Jean Requin sur le Finistère (pourtant bien pourvu en matière de relevés généalogiques), ou un couple Pascal Requin et Anne Betton (les parents). En ce qui concerne la commune de naissance qui figure sur les documents : Plouzanec n'existe pas, Plouzané existe bien, mais rien dans les tables (et des léonards chez les bigoudens... mouais...), si en désespoir de cause on transforme ça en Plozévet, ce qui collerait plutôt bien au contenu, les tables décennales restent muettes. Rien non plus qui ne colle dans le guide des communes des Archives départementales du Finistère.

Sources et liens

Avant de l'enterrer, le prêtre lui a tiré le portrait.

Le cinquième février 1690 moy prêtre soubsigné de la Benaste ay inhumé dans le cimetière de cette paroisse un garçon de l'âge de 35 ans ou 36 ans ou environ se disant et nommant le Manceau à cause de son pays natal habitué depuis quelque temps en cette paroisse, menuisier de son métier, ne sachant ny son nom de baptême ni co nom, de moyenne taille, cheveux longs et plats et fort meslez de gris, ladite sépulture faicte en présence de vénérables et discrets messire Jan Raba prêtre dudit lieu, de Jean Lhommeau le Jeune, de Jullien Giraudet, de Pierre Drouin et plusieurs autres les tous de cette paroisse soubs le sein des soubsignez, lesdits jour et an que dessus.

En attendant je suis toujours en quête des mariages de Jan Jay et Louise Bachelier (avant 1717), et de Laurens Jay (~1672-1742) et Jeanne Lhomeau (~1655-1737) autour de La Bénâte, Saint-Jean et Saint-Etienne-de-Corcoué... qui flirtent dangereusement avec le département où je travaille...

Au fait, co nom ça existe ?!

Source

Ce jour chômé est l'occasion rêvée pour parler travail... autrefois. Qui n'a pas, en constituant son arbre généalogique, découvert des métiers disparus, cherché la signification d'une profession, souri devant une expression, voire un individu qui portait bien son nom. Comme Guillaume Quatreboeuf, par exemple ... maître boucher à Rennes en 1760.
 
Les déclarations (celle de 1736 sur la tenue des registres paroissiaux en l'occurrence) n'étant que rarement appliquées à la lettre, les registres paroissiaux sont moins diserts en matière de profession que les registres d'état civil. Pour les 19 et 20e siècle (la plupart du temps à partir 1836... sauf exception), les dénombrements de population (ou recensements) sont incontournables et permettent de compléter les vies professionnelles des ancêtres.
 
 

Les petits métiers de Paris. N°179 : [estampe] - Source: Bibliothèque nationale de France

 

Au début, tout va bien. Un acte de baptême classique, croisé par hasard lors de la lecture plus ou moins automatique d'un registre.

Heleine fille naturelle légitime de Guillaume Lancien et de Françoise Le Judec,

Mais bizarrement, l'acte est plus long que les précédents et les suivants. Anormalement long. Et pour cause !

quoy que le dit Ancien ait épousé la dite Le Judec sous le nom de Michel, défense luy a esté faite par sentence rendüe en la juridiction et chatellenie de la Roche [Derrien] du 23 aoust 1721 de prendre a l'avenir le surnom de Michel tant en jugement, actes, qu'autrement a peine de nulité et de faux, laquelle sentence m'a esté signifiée de la part de noble Guillaume Michel sieur du bois de la Roche par Pierre Henry sergent le 17 septembre predite année defenses de remplir en aucun baptistaire n'y mortuaire le surnom de Michel

Forcément, si le seigneur du coin se nomme Michel, c'est tentant... Le mariage en question (25 novembre 1720) n'est pas filiatif ; le décret de mariage risque lui aussi d'être au nom de Michel, du moins on peut supposer que le prêtre a parcouru un tant soit peu l'acte judiciaire. Notons la présence, parmi les témoins, d'un "Christophe Michel", qui signe trop mal pour être le frère du Guillaume Michel sieur du bois de la Roche (témoin sur des actes alentours). Une imposture familiale peut-être ?

Euh, au fait, de quoi parlions-nous au début ? Ah oui, du baptême d'Hélène...

en ce qui concerne Guillaume Lancien et Françoise Le Judec, ladite Heleine née le 23 et baptisée le 26 d'octobre 1721 par moy soussignant recteur dans l'église paroissiale de la Roche Derien les parain et maraine ont esté Jacques Le Judec et Heleine Pierre

Mise à jour le 31/08/11

Le commentaire de Raphaël m'a poussé à éclaircir un peu cette histoire d'homonymie. L'histoire à mon sens était simple : un certain Guillaume Lancien s'amusait à se faire passer pour Guillaume Michel, le seigneur du coin. Sauf que le Christophe Michel, témoin plausiblement frère du marié, était bizarre. Et Raphaël a semble-t-il vu juste !

Lancien n'est pas un nom du coin, donc ma première hypothèse d'imposture est vite tombée à l'eau. Par contre j'ai retrouvé les naissances de deux Guillaume Michel, nés la même année. L'un est fils de charpentier (né le 29 février 1692), et l'autre fils de "nobles gents", sieur et dame du bois de la Roche (né le 7 novembre 1692). Sur l'acte de mariage des parents (28 novembre 1684) de Guillaume le roturier, point de trace de Lancien, ni dans l'ascendance mentionnée. Néanmoins on trouve quelques "Michel dit Lancien" dans les relevés Corail-Net, qui ne correspondent pas formellement (un souci de prénom...) à la branche directe de Guillaume Michel, l'accusé d'imposture.

Le noeud du problème est peut-être là : deux familles contemporaines, qui portent les mêmes prénoms (Pierre, Yves, François, Guillaume) et qui en plus décident de naître, se marier et de mourir - à un ou deux ans près - aux mêmes dates, il y a de quoi y perdre son latin. Pour être différenciés, les roturiers ont peut être du porter le surnom de Lancien... Et si le jeune Guillaume n'avait pas envie de s'appeler Lancien, hein ?!

La réponse sera peut-être dans la sentence mentionnée dans l'acte de baptême - et dire qu'à l'origine, il voulait juste que sa fille soit baptisée ! To be continued, peut-être un jour (Saint-Brieuc, c'est pas tout près !)

Sources