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Archives du Nord, de Marguerite Yourcenar, sur les Invisibles

Ces générations qui se sont succédé à Chamblain-Châtelain* depuis la fin des temps antiques, et peut être même avant, ces gens qui pendant des siècles ont remué la terre et collaboré avec les saisons ont disparu aussi complètement que le bétail qu'ils menaient paître et que les feuilles mortes dont ils faisaient de l'humus. Et certes, il suffit de remonter de trois ou quatre siècles pour s'apercevoir que les ancêtres des "bonnes familles" s'enfoncent finalement dans le même terreau anonyme. Bien plus, il y a une certaine grandeur dans ces rustres ainsi disparus tout entiers, sauf pour une ligne sur un registre de paroisse que le feu ou les rats finiront un jour par détruire, ou pour une croix de bois bientôt supplantée par d'autres sur un tertre vert. [...] Mais ma meilleure raison** est l'ignorance où je suis d'eux en tant que personnes. [...] Essayons pourtant, à force de sympathie imaginative, de nous rapprocher un peu d'une de ces personnes, prise au hasard, Françoise Lenoir, par exemple, ou sa mère, Françoise Leroux. Leurs noms mêmes ne leur appartiennent pas, des millions de femmes en France les ayant portés, les portant, ou allant les porter comme elles. De Françoise Lenoir, nous savons seulement qu'elle se maria, fille, à 40 ans. Va plutôt pour Francoise Leroux. Hé, Francoise Leroux ! Hé ! Elle ne m'entend pas. En m'appliquant beaucoup, je parviens pourtant à la voir dans sa maison au sol de terre battue (j'en ai vu de pareils, enfant, aux environs du Mont-Noir), abreuvée de bière, nourrie de pain bis et de fromage blanc, portant tablier sur sa jupe de laine . Le besoin de simplifier la vie, d'une part, le hasard des circonstances, de l'autre, me rapprochent davantage d'elle que des aïeules en falbalas***.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord, éditions Gallimard, p.168-169.

 

* en fait Camblain-Châtelain, où j'ai moi-même quelques ancêtres qui traînent (des Pépin, des Dupont, des Raoult)

** Raison pour ne pas écrire, ou si peu, sur sa branche des "rustiques" de Flandre française

*** Branche paternelle noble puis bourgeoise, dont les portraits peints ornaient les demeures familiales

 

Sur les invisibles en généalogie, voir le blog d'Elisa - Auprès de nos racines, et en particulier 3 étapes pour raconter la vie d'un ancêtre invisible et son challenge de A à Z 2015 : 26 questions pour écrire la vie d'un ancêtre.

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Archives du Nord, de Marguerite Yourcenar

Les fils de la toile d'araignée où nous sommes tous pris sont bien minces : ce dimanche de mai, Michel-Charles [Cleenewerck de Crayencour, grand-père de l'auteur] faillit perdre, ou se voir épargner, les 44 ans qui lui restaient à vivre. En même temps, ses trois enfants, et leurs descendants, dont je suis, coururent de fort près la chance qui consiste à ne pas être. [...] L'image qui surnage pour moi de ce désastre du temps de Louis-Philippe n'en est pas moins celle d'un garçon de vingt ans fonçant la tête la première à travers une brèche, aveugle et sanglant comme au jour de sa naissance, portant dans ses couilles sa lignée.

Marguerite Yourcenar, Archives du Nord, éditions Gallimard, p.115-116.

 

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« A. Provost - Versailles - Railroad Disaster » par A. Provost (1834-1855) — via Wikimedia Commons.

 

Si L'Oeuvre au noir est à mes yeux LE récit historique, Archives du Nord s'avère, dès les premières pages, être LE récit généalogique (et historique, bien sûr) : je m'y replonge immédiatement. Sur la catastrophe ferroviaire de Meudon : Wikipédia et Récit historique par un témoin oculaire (Gallica)

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ces généalogistes suspects...

[…] ce n’est pas d’après la date qu’il y a lieu de classer les copies d’un document, mais d’après le degré d’autorité que leur donne le plus ou moins de soin avec lequel elles ont été exécutées. Une copie de Mabillon ou de Baluze, par exemple, devra toujours être présumée plus correcte qu’une copie authentique et lui être préférée pour l’établissement d’un texte, quelle que soit du reste la date de la copie authentique. Il en serait autrement d’une copie qui serait l’oeuvre d’un de ces généalogistes suspects comme il y en a eu toujours en si grand nombre.

Giry, Manuel de diplomatique, éd. 1925, p. 27. Consultable sur Gallica

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"Archiviste maniaque"

Tu choisissais tes phrases phrases, récurées et polies, une à une, précises et asséchées, tu les saisissais comme on s’empare d’un livre sur une bibliothèque. D’ailleurs tu avais l’air d’un médecin ou d’une archiviste maniaque.

Lola Lafon, Nous sommes les oiseaux de passage de la tempête qui s’annonce, Babel, p. 83

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Cent ans de solitude

Racines...

Nous ne nous en irons pas, dit-elle. Nous resterons ici parce que c’est ici que nous avons eu un enfant. - Nous n’avons pas encore eu de mort, répliqua-t-il. On n’est de nulle part tant qu’on n’a pas un mort dessous la terre.

Gabriel Garcia Marquez, Cent ans de solitude, p. 24.

 

Tourmenté par la certitude qu’il était le frère de sa femme, Aureliano s’enfuit jusqu’au presbytère pour rechercher dans les archives suintantes et dévorées par les mites quelque indice authentique de sa filiation.
L’acte de baptême le plus ancien qu’il put trouver était celui d’Amaranta Buendia, baptisée en pleine adolescence par le père Nicanor Reyna, vers l’époque où celui-ci essayait de prouver l’existence de Dieu à l’aide de subterfuges au chocolat. Il en vint à se faire des illusions, pensant qu’il pouvait être l’un des dix-sept Aurelianos dont il rechercha les actes de naissance dans quatre tomes différents, mais les dates de baptême étaient trop reculées pour son âge.
Cent ans de solitude, Gabriel Garcia Marquez,p. 499

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