Quelle est la probabilité, lors d'une journée de travail ordinaire, de tomber sur un document assemblant de manière totalement inattendue trois lieux qui font un écho à sa vie personnelle ? Certes, quand on est archiviste et qu'on a les mains dans les vieux papiers, la probabilité peut augmenter légèrement... Mais il y a des limites au hasard !

Tout ça à cause d'une innocente et malheureuse lettre qui n'était pas épinglée aux deux pièces suivantes, comme l'étaient pourtant ses cogénères de la liasse. Alors il a fallu y jeter un oeil, la lire en diagonale, afin de la rattacher au bon endroit (non je n'ai pas remis d'épingle rouillée). Aïe, en plein milieu de la diagonale, un lieu-dit a fait tilt, j'ai cru rêver, j'ai dû relire, me pincer, et admettre page suivante que le nom de la commune était bien celui supposé.

Ces trois lieux donc :

- A : un village de quelques dizaines d'habitants, situé aux confins du Finistère. Lesneut, en Plozévet (Finistère) ;

- B : un département où j'ai travaillé deux ans (300 km plus au Sud-Est de A). La Vendée, ou plus précisément La Meilleraie[-Tillay] ;

- C : la commune où je vis et travaille désormais (distant de quelques 250 km à l'Est de A, et presque 200 km de B). Rennes.

 

BDIC AFF 012697

Contexte* : Jean Requin, 1 mètre 56, châtain aux yeux bleus, bouche et nez moyens, menton rond, visage ovale. Né en 1839 dans le Finistère. Terrassier. Au début de l'année 1870, il cherche à s'engager comme volontaire dans l'armée. Or il lui faut un certificat du maire, attestant de sa bonne conduite (et de son domicile). Un terrassier, ça bouge beaucoup, de chantier en chantier. Son livret d'ouvrier recense ses trajets en 1870 :

  • du 18 août 1869 au 23 mars 1870, il travaille à La Meilleraie[-Tillay)], en Vendée - le livret lui est d'ailleurs fourni en Vendée ;
  • le 23 juin 1870, il se trouve à Nantes, sur les travaux du canal Pelloutier (Prairie-au-Duc) ;
  • le 15 septembre 1870, il était employé Vergat, à Thury-Harcourt (Calvados).

Et le 25 novembre, on le retrouve donc à Rennes, où il s'engage officiellement le 25 novembre 1870. Entre-temps, la guerre a été déclarée et l'aigle renversé.

Et cette innocente et malheureuse lettre qui m'a tapé dans l'oeil ? C'est une lettre attendrissante de sa mère, écrite le 22 janvier 1870, à "Kergrois" (très probablement le village de Kergroas, Plozévet, même s'il y a plein de "Kergrois" dans le Finistère). L' écriture n'est pas aussi hésitante que ce à quoi on pourrait s'attendre de la part d'une semble-t-il cultivatrice, voire métayère ; l'orthographe par contre est assez approximative et phonétique - j'aime particulière l'emploi de "ongle" en lieu et place de "oncle".

 

Mon cher fils

Je vous demande encore d'avoir retardé de vous écrire. J'ai été plusieurs fois à la mairie pour vous avoir un certificat et le maire il ma dit quil ne peu pas vous donner parce que il y a tronp longtemps depuis que vous estre parti de la commune mais vous pouvez vous à dressé à Monsieur le maire de la commune de Meillerais [La Meilleraie, Vendée] et il vous donnerait un certificat et vous pouverait venir à la maison.
Mon cher fils je vous dit que nous porton tout bien pour le moment
Je désir de tout mon coeur vous trouvez de même. Les domestique chez nous on jusque 200 frans. Votre frère Yves est à Lesneut chez Jean Maréchal il a 90 francs àvec ces linge. Votre soeur Janne est àvec nous. Je vous dirait que nous restons plus à Kergrois car Baptiste Ponchoux il veu tout louer ses terre et fait trous[corné] prix pour nous si vous venait à la maison nous pourons peutre resté. Votre ongle [sic] Philibert il va  demeurait à Penmard [Penmarc'h] pour la St Michel pour la pêche.
Ainsi je vous pri dy alait chez Monsieur le maire de Maillerais pour lui prie de vous donner un certificat. Si vous ne pouvait pas écrivait moi de souite et le maire de Plozévet sera è près quio faire.
Il y a 3 mois depuis vous ettes dans cette commune il ne vous refuserait pas
Votre cousin Allain Ponchoux de Kervrien est mort aujourd'hy
Votre ongle Baptiste est present qu'ant on fait la lettre il vous fait bien des compliment
Je fini ma lettre en vous embrassant de tout mon coeur
votre mère Anne Betton
Ecrivait moi de suite pour savoir quel reponse vous aurait eu de Mr le maire de Maillerait

Les archives, parfois c'est vraiment n'importe quoi...

Et le pire dans tout ça ? Impossible de trouver une quelconque naissance de Jean Requin sur le Finistère (pourtant bien pourvu en matière de relevés généalogiques), ou un couple Pascal Requin et Anne Betton (les parents). En ce qui concerne la commune de naissance qui figure sur les documents : Plouzanec n'existe pas, Plouzané existe bien, mais rien dans les tables (et des léonards chez les bigoudens... mouais...), si en désespoir de cause on transforme ça en Plozévet, ce qui collerait plutôt bien au contenu, les tables décennales restent muettes. Rien non plus qui ne colle dans le guide des communes des Archives départementales du Finistère.

Sources et liens

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