Le registre matricule d'Onésime Le Livec m'aurait mise plus tôt sur la piste de ce procès si je l'avais consulté (chose faite depuis). Malheureusement, le dossier judiciaire correspondant étant lacunaire aux Archives départementales de Loire-Atlantique, j'aurais fait chou blanc et aurais du me contenter de l'arrêt du 16 juin 1921.

 

Béatrix H.-M., Dereux G. J, Bouyroux L., Dupas F. M., Le Livec Onésime Paul, sont coupables d'avoir, à Saint-Nazaire, en octobre 1919, tenté de soustraire frauduleusement le chargement d'un wagon, consistant en billettes de cuivre, marchandises appartenant à autrui, laquelle tentative n'a été suspendue ou n'a manqué son effet que par des circonstances indépendantes de la volonté de son ou de ses auteurs ; avec cette circonstance que les dites marchandises avaient été confiées à Béatrix et à Bouyroux - ou à l'un d'eux - en leur qualité de sous-chefs de gare, c'est-à-dire de préposés de la Compagnie des chemins de fer de Paris à Orléans, voiturier. [...]

Vu aussi la même déclaration du jury portant à la majorité, il y a des circonstances atténuantes en faveur de Dupas F. M. et de Le Livec Onésime Paul [...]

La Cour condamne : Premièrement Béatrix H.-M., Dereux G. J., Bouyroux L., chacun à la peine de cinq années de travaux forcés et solidairement et par corps à 100 francs d'amende chacun.

Deuxièmement Dupas F. M., Le Livec Onésime Paul à une année d'emprisonnement chacun.

Le hasard a bien voulu que j'ai connaissance des événements directement par le biais de la presse.

Saint-Nazaire, 1919. De nombreux matériaux de reconstruction américains transitent par le port. Cuivre, fonte, pétrole... sont – déjà – des denrées très prisées. Et les vols ne sont pas rares... Néanmoins, certains larcins sont plus remarqués que d'autres, notamment lorsque ce sont des wagons entiers qui se volatilisent... Entre 1919 et 1921, Ouest-Eclair relate la disparition de 11 wagons !

Deux sous-chefs de gare de Saint-Nazaire, H. Béatrix et L. Bouyroux, n'en sont pas à leur premier coup d'essai : entre juillet et septembre 1919, ils dérobent notamment 21 000 kg de fonte, 25 000 boîtes de conserves. Le système est bien rodé : un expéditeur imaginaire à Saint-Nazaire, un destinataire mystérieux à Nantes ou Paris, une lettre de voiture falsifiée valant contrat, et c'est parti. En octobre 1919, ils remettent ça avec deux autres complices : F. Dupas, employé de commerce, et Onésime Le Livec, contremaître à la Société commerciale.

 

Ouest-Eclair, 10 juin 1921 (et ses publicités... adéquates)Publicité, Ouest Eclair, 10 juin 1921

Le 11 octobre 1919, vers 17 heures, à Saint-Nazaire, Le Livec, contre-maître à la Société Commerciale, faisait enlever à la gare des chemins de fer d'Orléans et placer sur un camion, du cuivre en billette qui se trouvait dans le wagon 57.592. Ce wagon avait été chargé de 20 tonnes de cuivres par des Américains, le 15 mai 1919, au camp de Montoir, pour le compte du service de l'inspection des forges de St Nazaire et portait une étiquette mentionnant sa destination.

Mais il était parvenu à la gare de cette ville sans feuille de transport, et il était resté sans application. Il se trouvait, depuis le 21 septembre, à l'extrémité de la voie 31, contre le butoir, quand, le 10 ou le 11 octobre, Le Livec, rencontrant un employé à la reconnaissance des marchandises, le sieur Simon avait demandé à ce dernier pour qui était ce wagon de cuivre, et sur la réponse qu'il était sans application, mais destiné sans doute à l'inspection des Forges, Le Livec avait répliqué qu'il ne pouvait appartenir a ce service, parce qu'il avait été chargé à Penhouët, par les soins de la Société Commerciale, ce qui était inexact.

 

Articles sur l'affaire des wagons de Saint-Nazaire (Gallica)
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10 juin 1921

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11 juin 1921
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14 juin 1921
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16 juin 1921
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17 juin 1921

 

Le moins qu'on puisse dire, c'est que la description d'Onésime n'est pas très flatteuse...

Quant à vous, Le Livec, dira le président, vous êtes d'une intelligence moyenne, et il ne semble pas que vous soyez de fameuse moralité. Vous êtes marié et pourtant vous vivez en concubinage avec une femme qui vous a donné trois enfants.

Le Livec explique que sa femme légitime l'ayant quitté depuis longtemps, il ne put rester seul. Je me suis marié à 18 ans, déclare-t-il, et j'ai quitté l'école à 11 ans. Je suis une victime de la Société de consignation et de crédit, finit-il par dire avec un accent de vérité qui frappe. (10 juin 1921)

Dans cette affaire de pétrole, nous voyons Le Livec, Béatrix, Dereux, sur le banc des accusés. Le Livec est appelé le Judas de l'association. Il dénonce tout le monde en se dénonçant lui-même. (16 juin 1921)

Le défenseur de Le Livec avait annoncé en commençant sa plaidoirie qu'il mettrait trente minutes à faire le tour de l'inculpation. Le jeune et brillant avocat a tenu élégamment sa promesse d'être bref. En moins de la demi-heure qu'il réclamait de l'attention d'un jury ayant bien de droit d'être excédé, Me Guinaudeau avait tout dit.

Le Livec n'est pas sympathique, son avocat le sait. Le Livec a été stigmatisé par l'accusation, il est le « Judas »de la bande. Il a été aussi dépeint comme un homme d'une « moralité crapuleuse ». En un tour de main Me Giraudeau tord le cou à la légende, car c'est une légende.

« Pourquoi Le Livec a fait figure de délateur patenté ? Voici : Le Livec, le premier emprisonné, est resté six mois seul emprisonné. Après ses six mois dont deux de cellule. Le Livec a consenti à parler, ce a quoi jusque là il s'était farouchement refusé.

Pourquoi Le Livec a été représenté comme un débauché ? Voici : Abandonné par sa femme et ne pouvant supporter la solitude, il a eu le tort certes de vivre hors des conventions sociales, mais du moins sa compagne de dix ans, de laquelle il a eu deux enfants ne mérite pas d'être comparée à une fille de mauvaise vie ».

« Vous l'avez vue. Messieurs les jurés, cette pauvre Joséphine Prat, et certainement elle a fait sur vous une impression favorable ».

Voilà la folle amie de luxe, sa compagne de débauche.

Débarrassés de cette mauvaise impression qui a pesé sur Le Livec les jurés se trouvent en présence d'un fait unique, la détention par Le Livec pendant un instant de raison, d'une feuille d'expédition mensongère.

Ainsi, termine Me Giraudeau, cette détention d'une seconde suffirait à faire condamner un homme tandis que la détention prolongée d'une marchandise volée dans les magasins d'une société bien des fois nommée n'est nullement incriminée ! ». (plaidoirie de Me Giraudeau, 17 juin 1921)

 

C'est l'autre information principale de l'histoire, en dehors de la rocambolesque affaire des wagons : ce concubinage et ces trois enfants d'Onésime et de Joséphine Prat. Trois filles, de nouveau, nées de père inconnu. Abandonnées jeunes sans doute également. Paulette, Marguerite et Renée. De père inconnu ? un certain Onésime Le Livec déclare la naissance de Paulette en 1914...

L'aînée et la benjamine ne sont reconnues par la mère, encore à la maternité, que respectivement 1 mois et 6 mois après. Elles se sont mariées... et ont eu une descendance.

Mais je n'en ai toujours pas fini avec Onésime... et la presse !

 Sources et liens

 

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