A partir de 1857 sont publiées une série d'études sur des familles à travers le monde (Europe principalement, mais également sur les autres continents : populations nomades sahariennes, familles chinoises, cambodgiennes, etc.). Le sous-titre des Ouvriers des deux mondes est suffisamment explicite pour éviter la paraphrase : "études sur les travaux, la vie domestique et la condition morale des populations ouvrières des diverses contrées et sur les rapports qui les unissent aux autres classes". 164 monographies, véritables enquêtes empiriques, sont publiées entre 1857 et 1930, et ô bonne nouvelle, sont accessibles pour leur majeure partie sur Gallica. N'hésitez pas à consulter la liste des monographies.
Frédéric Le Play, polytechnicien et ingénieur des mines, se décide à publier les travaux réalisés lors de ses nombreux voyages à parcourir et à étudier les sociétés laborieuses européennes, par le biais de la Société internationale des études pratiques d'économie sociale (créée en 1857). Le but : appliquer à l'économie sociale "une méthode analogue à celle qui, depuis la fin du siècle dernier [soit le XVIIIème siècle] a fait faire de si grands pas à la physique, à la chimie et à l'histoire naturelle" (Avertissement, tome 1, 1855). Le noyau dur de l'étude, c'est la famille, 'la véritable molécule sociale', et  la colonne vertébrale en sera le budget familial. Des familles 'types' sont identifiées et étudiées minutieusement à travers une grille d'analyse commune et un vocabulaire communs.
 
Un exemple avec "nouilles" :
 
Aliments préparés avec les céréales [mot préalablement défini], en formant avec de la farine, de l'eau et parfois divers ingrédients, un mélange que l'on partage en fragments de formes et de grosseurs diverses, pour les soumettre à la cuisson dans de l'eau pure ou diversement assaisonnée. Souvent, pour les consommer, on les soumet, dans un corps gras, à une seconde cuisson.
Figurent également dans les définitions les deux régimes (sédentaire et nomade) auquel appartiennent les sujets d'études et les différents types d'organisations sociales utilisés dans la grille d'analyse :
  • ouvrier chef de métier propriétaire
  • tâcherons propriétaires
  • tenanciers propriétaires
  • tenancier chef de métier
  • journalier
et les systèmes de travail :
  • système du travail sans engagement
  • système des engagements volontaires permanents
  • engagements forcés
Comme toute source, ces monographies doivent faire l'objet d'une approche critique : la rhétorique des scientifiques du XIXème siècle (je garde un souvenir impérissable des démonstrations et des sophismes de Paul Leroy-Beaulieu dans Le travail des femmes au XIXème siècle), le style moraliste et conservateur du siècle, les présupposés de l'étude (par exemple "La religion, l'amour paternel, le désir de la propriété privée et de l'indépendance personnelle, le dévouement à la commune et à la patrie, sont partout les mobiles de l'activité sociale.") et la volonté de conserver et préserver ces "caractères" du terroir, le regard extérieur vers des populations considérées parfois comme exotiques, etc. Bref malgré tout ceci, ces monographies restent une formidable source historique, sociologique... et généalogique !

Marais salants, et au fond : le bourg de Batz

Intéressant en terme de généalogie parce qu'il est fort probable d'y trouver la monographie d'une famille se rapprochant de près ou de loin à celles d'ancêtres : pour plus de détails, consulter la liste des études. Ainsi y trouve-t-on par exemple la monographie d'une famille de paysans paludiers du Bourg de Batz (Loire-Atlantique, ou Inférieure, selon l'époque). Ils appartiennent, selon la grille d'analyse des Leplaysiens, à la catégorie 'tenancier-propriétaire', dans un système d'engagement volontaire permanent. L'étude a été menée en 1883 par Alexis Delaire, qui prend la suite de Frédéric Le Play à sa mort au sein de la Société d'économie sociale (voir article sur Persée).
Une famille de 4 personnes : Guénolé X, chef de famille, du village de Kermoisan, 64 ans, Marie-Renée, dite Nochon, sa femme depuis 32 ans, âgée de 55 ans (du village de Roffiat), une fille Etiennette, 31 ans et un fils Pierre, 23 ans, tous deux nés à Roffiat.
Sont décrits aussi bien les environnements géographique et historique dans lesquels s'inscrivent les individus que les pratiques religieuses (deux pèlerinages récents à Sainte-Anne d'Auray sont mentionnés pour la famille étudiée), l'état sanitaire, les habitudes d'alimentation et le rôle occupé par les individus, homme et femme, dans leur société.
Les propriétés font l'objet d'un inventaire détaillé : mobilier, pièces de vie, matériel de travail.  La maison (ô sacrilège, couverte de tuiles...) est composée de deux niveaux plus un grenier ; une étable, une porcherie et un poulailler sont dévolus aux animaux (1 vieille vache, 1 génisse, 1 jument et son petit poulain, 1 porc à engrais, 6 canards et 12 poules). En plus d'un potager de 12 ares attenant à la maison, la famille possède 76 ares de terre arable (plus 80 qu'ils viennent d'acheter). Elément original : une partie du logement est destiné aux baigneurs ! Au final c'est l'équivalent d'un petit gîte avec 4 lits que propose le couple aux touristes !
S'ensuit une description du travail de chacun :
  • Le père exploite le marais : culture des oeillets, réparations hivernales, ramassage du sel cristallisé. Avant il s'occupait également du transport durant l'hiver jusqu'à Lannion et Saint-Malo. Désormais âgé, il confectionne l'hiver le matériel de travail (sacs, harnais, las, cesses, brouettes, etc.).
  • La femme s'occupe des travaux domestiques (ménage, cuisine, blanchissage, confection des vêtements) et fait le pain. Elle s'occupe par ailleurs du jardin potager, de la basse-cour ainsi que de l'exploitation des champs. Enfin, c'est elle qui tient la bourse.
  • La fille travaille à la fois à l'exploitation des champs et à la culture des marais, auquels s'ajoutent des travaux de coutures et de broderies.
  • Le fils aide principalement son père dans le marais. C'est lui désormais qui fait les voyages chargé du sel qu'il troque dans le Morbihan contre du blé noir ou de l'avoine. Il apporte ses bras lorsqu'il s'agit de moissonner et de rentrer les récoltes. Enfin il s'occupe des travaux de réparation des talus et canaux avec ses collègues paludiers.
La famille prend 3 repas par jour, sauf en période de grands travaux ; la soupe apparaît comme l'aliment principal, qu'elle soit aux pommes de terre, aux choux ou aux oignons. Viande une fois par semaine, un peu de poisson, des galettes de froment cuites au four, ou encore de la bouillie de farine de blé noir et lait caillé complètent le régime alimentaire. Et on boit principalement de l'eau.
Côté loisirs, la description faite est extraordinairement sobre : 'Les distrations des jeunes gens, et en particulier de Pelo et de ses amis, sont plutôt des promenades ou des veillées au foyer des familles'. Et la modernité frappe à la porte, les fils vont en ville, les filles 'chose inouïe, vont parfois en service', les baigneurs se dorent au soleil. Et de conclure 'Puisse, malgré tant de causes d'ébranlement, l'amour de la terre d'Armor, qui a maintenu les paludiers, se conserver longtemps encore dans leur coeur'.

Marais salants : la digue et le traict

J'étais particulièrement contente de re-découvrir cette source (à laquelle je n'avais absolument pas pensé en termes généalogiques). Un seul bémol : impossible de trouver la trace d'un couple Guénolé et Marie Renée, avec deux enfants, Etiennette et Pierre. Ce n'est pas faute d'avoir écumer les tables décennales. Aucun risque de confusion possible en plus : des Guénolé / Guinolay, il n'y en a plus beaucoup au XIXème siècle. Peut-être s'agissait-il des Nicol - Monfort... deux grandes familles de paludiers, mais les prénoms et les enfants ne collent pas. Une seule Etiennette née dans la période supposée (fourchette de 20 ans !), mais nommée Cavalin. Rien non plus dans les recensements (très peu pratiquables sur les archives numérisées, mais tout de même). Peut-être qu'il s'agit d'un mixe de plusieurs familles... qui s'appellaient Nicol, Le Duc, Lescaudron, Cavalin ou Le Huédé, pour les principales, ou Bourdic, Le Calo, Monfort...

Sources et liens

Petits Viêt-Nams (couverture), de Dominique Rolland

L'homme et sa fâcheuse habitude de parquer les autres, les différents. Je connaissais les camps de la Seconde Guerre mondiale, puis les noms de Rivesaltes et d'Argelès, les camps où ont été regroupés les harkis, le camp des Milles. Mais n'avais jamais entendu parlé des rapatriés d'Indochine. De Ðiện Biên Phủ oui, mais jamais des milliers d'évacués vers la métropole française.

Les femmes et les enfants. Ceux des Morts pour la France venus de toutes les terres alors françaises du globe. Ceux issus d'aventuriers partis tenter leur chance en Indochine, comme d'autres l'ont tenté en Amérique du Nord, du Sud ou de l'autre côté de la Méditerranée.

Isa avait tout juste 18 ans et toute la vie devant elle. La Mariotte s'enfonçait dans le bois des brumes. Et mes poumons balbutiaient leur premier souffle, à quelques encablures de la longère de François Bourgeon.

 

Les Passagers du vent, F. Bourgeon (tome 1)

 

Au milieu des quelques bédés familiales, les 5 tomes des Passagers du Vent. Isa perchée dans sa dunette. Et les Compagnons du Crépuscule et sa série ensorcelante. Douze mois et douze signes... Pas de série pour le nombre un... Rien avant... rien de plus.

Dictionnaire des noms de famille bretons, d'Albert Deshayes
 

Un livre très utile quand on a un peu de son ascendance en Bretagne bretonnante (parce que pour la partie gallo, ça ne marche pas Undecided). Ne baragouinant que quelques rares mots de breton, j'ai donc la joie de connaître enfin la signification de mes Le Rhun, Le Cleac'h, Le Gall (bon celui-ci, je savais), Le Coz, Le Flem, etc. Le dictionnaire est thématique : il y a les noms de guerriers, de saints, ceux liés au physique, ou encore ceux qui évoquent les animaux. Mais rassurez-vous, il y a un formidable index à la fin.

Florilège généalogique (non exhaustif), en commençant par mon patronyme... Vous ne serez pas déçu du voyage...

Bourdic : attesté en 1395 à Guérande. Forme diminutive de bourd : en panne (ça, c'est fait...). Tant qu'à rester dans les gentils qualificatifs, passons directement à Le Dévéhat : en retard, tardif, et donc par extension attardé, et à Le Gars : jars, et donc au sens figuré niais, sot. Rajoutons aussi Le Borgne, Le Cam (boiteux), Le Moigne (manchot), Le Folgoas (l'homme fou), Le Freillec (homme mince et fluet, ou homme qui marche en se dandinant), Le Goueff (flétri, fâné), Le Corre (le nain). Charmants les patronymes bretons non ?

 

Le Goût de l'archives, d'Arlette Farge

Extrait du quatrième de couverture. "Ce livre, qui puise son information dans les manuscrits du XVIIIe siècle, raconte le métier d'une historienne habitée par la passion des archives. Evidentes autant qu'énigmatiques, on peut tout faire dire aux archives, tout et le contraire, puisqu'elles parlent du réel sans jamais le découvrir. Le travail d'historien s'impose donc ici avec toute sa rigueur." Arlette Farge est historienne, spécialiste du XVIIIe siècle, directrice de recherche au CNRS et enseigne à l'EHESS.

Une rencontre sur le mode sensible entre l'historienne et l'archive, qui ne peut que faire sourire l'habitué des salles de lecture. Les rituels : les méandres de la consultation, différente d'un lieu à l'autre, "l'aisance caractéristique de ceux qui, depuis longtemps, sont entrés en connivence avec ce genre de tanières", le sentiment d'ouvrir une liasse apparemment peu consultée et qui renferme des instants de vie. Parfois, tomber sur un objet, insolite, des dessins griffonnés. Les habitués que l'on croise, jauge ou supporte, et ceux dont on aimerait secrètement savoir sur qui ils travaillent.

Puis vient le temps de la découverte, de l'analyse, de la critique de l'archive. Ne pas se laisser promener. Car "on peut tout faire dire à l'archive, tout et le contraire". Une véritable leçon de recherche, magnifiquement écrite. Un livre que j'aurai sans doute aimé découvrir dès ma première année de fac d'histoire, au côté des Douze leçons sur l'histoire, d'Antoine Prost.

A déguster sans modération.

FARGE (Arlette), Le Goût de l'archive, collection Points Histoire, éditions du Seuil, Paris, 1989, 156 pages.